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Cap horne Chili

Le Cap Horn et le bout du monde : une expérience “remuante”

Le Cap Horn, un récit de Chloé Proust, co-fondatrice de Tierra latina

Je n’ai pas dormi de la nuit

6h30 le réveil sonne. Je n’ai pas dormi de la nuit. Enfin si, de 23h à 2h30 du matin.

Et pour cause, à 2h30 je suis réveillée par la houle qui commence à se faire sentir au fur et à mesure que l’on se rapproche des « eaux ouvertes » qui nous mènent au Cap Horn. Nous sommes le 3 avril et je suis à bord du navire Ventus Australis, cabine 318. Nous avons quitté le port d’Ushuaïa hier soir à 20h.

Le Cap Horn, ce fameux bout du monde redouté par tous les marins et surtout par les skippers du Vendée Globe. C’est comme ça que j’en ai entendu parler étant petite. J’ai toujours entendu que s’ils arrivaient à passer le Cap Horn sans casse après avoir dépassé respectivement le Cap de Bonne Esperance et les îles Stewart, le plus dur était fait…

Plus on approche, plus les vagues que je vois par la fenêtre de ma cabine prennent en puissance. Elles se fracassent violemment contre la coque du bateau en produisant une écume si blanche qu’elle se voit clairement dans l’opacité de la nuit noire. J’essaie de me rendormir, en vain. J’écoute l’enregistrement de Doudou, ma grand-mère, qui raconte le naufrage de son père (mon arrière grand-père, Louis Grousset) le jour de ses 20 ans, un 13 décembre, dans le Golf de Gascogne.

C’est la première fois que je le réécoute depuis Noël dernier. Je me sens complètement connectée, imprégnée par le récit. C’est incroyable, si mon arrière grand-père avait su que je me rendrais au Cap Horn un jour, ça lui aurait sûrement « fichu un coup » ! La voix de ma grand-mère me rassure, me réconforte. Oui, car on ne va pas se mentir, j’appréhende un peu. C’est le Cap Horn quand même. Et puis j’ai toujours eu le mal de mer. Et là clairement, on a plutôt mauvais temps.

6h30 le réveil sonne, donc

Je me lève d’un bond, je suis surexcitée, on y arrive. Je file sous la douche, m’habille chaudement et rejoins les autres voyageurs aux visages tirés par la nuit mouvementée, déjà parés de leurs jolis gilets de sauvetage orange fluo.

Comme il fait très chaud à l’intérieur et que je commence à avoir des sueurs froides à cause de la houle qui se fait toujours plus forte, je sors prendre l’air. Le vent souffle très, très fort. Je suis ravie, ça fait du bien ! J’ai le sourire jusqu’aux oreilles. Je m’approche un peu de la rambarde pour ne plus être éblouie par la lumière blafarde projetée sur le ponton où je me trouve. Et là, je le vois.

Je vois un monticule de roches se dresser devant nous et se rapprocher. C’est impressionnant, effrayant. Digne d’un film d’épouvante (je revois à cet instant très clairement l’arrivée de Leonardo Di Caprio sur Shutter Island, c’est exactement ça !).

C’est très haut et très puissant. Comme beaucoup de paysages de Patagonie. Le vent rugit de plus en plus fort, avec des rafales (comme si c’était nécessaire). Pas âme qui vive, pas d’oiseaux, la nuit noire, la mer australe déchaînée, le vent, la pluie. Les vagues sont hautes, plusieurs mètres. Le bateau tangue beaucoup. Je respire profondément et ne me dégonfle pas (encore). La lumière du jour se lève timidement derrière les îles du Cap Horn. Le ciel est gris, la mer aussi. Les nuages sont bas.

Je change de pont et longe le bateau pour apercevoir face à moi le phare du Cap Horn

 Une famille de Chiliens vie sur place, à l’année. Le père est militaire, il est en charge de l’île et de surveiller les allers et venues des bateaux qui passent par là. Il reçoit aussi les visiteurs qui débarquent pendant l’été austral. Ce sont les bateaux de croisière comme le nôtre ou les bateaux de l’armée qui ravitaillent la famille, toutes les deux semaines. Le gouvernement chilien fournit le matériel scolaire pour que les parents puissent faire l’école à la maison à leurs enfants. Ces familles sont volontaires, elles restent une année entière.

Et là, de repente, le vent se déchaîne. S’abat sur nous la grêle, presque à l’horizontale. Le vent souffle tellement fort, c’est incroyable. Le bruit est effroyable. Il s’engouffre sur le ponton du bateau et le fait balancer très fort. Sans l’ombre d’un doute, je suis vraiment au bout du monde, particulièrement à ce moment-là j’ai l’impression que c’est la fin du monde.

L’équipage nous fait entrer à l’intérieur du bateau, c’est trop dangereux de rester dehors. Et nous attendrons ainsi une heure, à faire des allers-retours devant le Cap Horn comme un prédateur qui attend le moment opportun pour attaquer sa proie (à vrai dire, je ne saurais définir qui de notre bateau ou du Cap Horn est la victime et la proie).

En attendant, la houle se faisant difficilement supportable, je me réfugie élégamment dans ma cabine où j’observerai cette tempête de fin du monde depuis mon lit. Lit auquel je m’agrippe fermement d’ailleurs. Mon conseil pour supporter le mal de mer par tempête australe au Cap Horn : synchroniser le rythme de sa respiration sur les vagues. Ne pas lutter, laisser son corps suivre les mouvements du sac et du ressac, lâcher prise en fait… Et il aura fallu aller au bout du monde pour cela…

 

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