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Abi, hôte d’une Estancia à Ushuaïa

Abi, hôte d’une Estancia à Ushuaïa

En avril 2019, juste avant de partir à la conquête des mers du Sud et du Cap Horn depuis Ushuaïa avec Arthur, Chloé a fait la rencontre d’Abigail (Abi). Femme des terres du bout du monde, Abi a repris fièrement l’Estancia familiale. Son histoire, aussi émouvante que passionnante, retrace l’histoire de la rencontre des “hommes blancs” avec les populations primitives…

 

Propos recueillis puis retranscrits, traduits et adaptés par Chloé Proust (avec l’aide de Juliette Hersan !), avril-juin 2019. 

 

Raconte-moi un peu ton histoire, comment es-tu arrivée à faire ce que tu fais aujourd’hui ?

Je suis née à Rio Grande dans la région de la Terre de Feu. J’ai grandi à l’Estancia Haberton jusqu’à ce que j’aille à l’école. De là, je suis partie à Ushuaïa.

Et quelle est l’histoire de l’Estancia ?

Aujourd’hui c’est une société dont mon père est l’un des dirigeants. Il y a d’autres dirigeants à Viamonte (une autre Estancia à 170 km au Nord d’Ushuaïa) et dispersés un peu partout dans le monde, jusqu’au Canada.

Mes ancêtres ont été les premiers à arriver à l’Estancia. Ils furent les pionniers et fondèrent l’Estancia. Je suis la cinquième génération.

Ils étaient missionnaires, Thomas Bridges et son épouse représentaient, à eux deux, la première famille blanche à vivre en Terre de Feu.

Ce sont des missionnaires qui sont partis des Malouines. Ils allaient et venaient entre les Malouines et Ushuaïa puis se sont finalement installés définitivement à Ushuaïa où ils ont formé la mission anglicane.

En 1884, le général Lacere arriva pour installer la sous-préfecture sur la rive opposée de la baie d’Ushuaïa.

Et avec les vagues migratoires qui s’en suivirent, est arrivée la terrible épidémie de rougeole…près de 50% des autochtones sont morts.

Thomas Bridges était désespéré se rendant compte que le travail de toute sa vie n’aurait pas d’avenir puisque les indigènes mouraient. Alors, un membre de la commission du général Lacere venu à Ushuaïa lui suggéra :

« Pourquoi ne pas demander des terres au Président de la République ? On vous remerciera sûrement pour tout le travail que vous avez fait ici. »

Il s’est donc rendu à Buenos Aires où il a pu échanger avec différentes personnes puis avec le Président Roca. On lui légua 20 000 hectares de terres, dans la région de son choix en Argentine.

Comme il souhaitait poursuivre son travail avec les autochtones, il répondit : « Je veux rester en Terre de Feu ». Et donc ces fameuses terres que le président Roca lui céda sont celles d’Haberton.

Il revint ici et dut respecter une condition, imposée par le gouvernement en échange des terres : occuper les vingt îlots que compte l’Estancia Haberton.

Il occupa donc certains ilots avec du bétail (ovin et bovin) pendant un certain nombre d’années.

Donc durant ces premières années, il y avait des îles avec 4 ou 10 moutons pour seuls habitants !

Il s’agissait surtout de marquer l’occupation argentine. Grâce à lui et à ses animaux sur les îles, ce territoire insulaire de la Terre de Feu est devenu argentin.

Sans cela, il serait devenu chilien.

Quand il décéda, les enfants prirent sa succession.

Initialement, l’Estancia Haberton s’appelait « Down East » en référence à la localisation de celle-ci par rapport à UshuaÏa. Puis elle prit le nom d’Estancia Haberton en souvenir du petit village dont la femme de Thomas Bridges était originaire.

Et chaque enfant hérita d’une part.

Lucas a hérité de la partie avec les vaches, Jasper de la partie centrale où se trouvait la structure principale de l’Estancia. Cette dernière devint le premier commerce, ici, en Terre de Feu pour les populations d’Ushuaïa et pour touts les marins de passage.

Et Guillermo, qui était mon arrière-grand-père, a hérité de la partie ouest, avec les moutons.

Pendant ce temps, la population en Terre de Feu a commencé à croître. À Ushuaïa, dans la région de Rio Grande, avec l’arrivée notamment d’éleveurs et de mineurs.

L’homme blanc a commencé à tuer les Onas (les indigènes du nord de la Terre de Feu, aussi appelés Selk’nams) parce que ces derniers ne comprenaient pas la notion de « propriété privée ».

Quand ils voyaient un mouton, ils voulaient le manger, et décidaient de le tuer pour se faire. Mais pour l’homme blanc, c’était du vol.

Débuta alors une véritable chasse à l’homme. Julio Popper qui était mineur, payait pour la tête des indigènes.

Les Onas ont donc traversé les montagnes pour fuir et firent la rencontre de Lucas Bridges qui était alors dans la baie de Cambacérès, à côté d’Ushuaïa.

Ils lui demandèrent s’il pouvait établir une Estancia comme Harberton dans la région Nord de la Terre de Feu pour qu’ils aient, eux-aussi, un endroit où se réfugier.

Et c’est ainsi que vu le jour l’Estancia Viamonte.

Lucas Bridges traversa alors la montagne vers le Nord de la Terre de Feu ; il lui aura fallu deux ans pour rejoindre le Nord avec le bétail et ainsi créer l’Estancia Viamonte.

Par la suite, des générations se sont succédé.

Quand j’étais petite, en 1978, nous avons failli entrer en guerre avec le Chili à cause de l’ïle Picton, Isla Grande et les deux autres îles derrière. Et bien, si tu dessines un triangle entre Ushuaïa, les îles et Puerto Williams au Chili, Haberton se situe exactement au centre. C’était donc un point stratégique…

En 1978, la route vers Haberton fut construite. C’est la route par laquelle l’armée arriva, quelques années plus tard.

Quand ils ouvrirent cette route, cela bouleversa complètement notre vie puisqu’auparavant nous n’avions aucun moyen de quitter l’île autrement qu’à cheval ou à pied.

Et avec la route sont arrivés les curieux. Un jour, nous étions partis nous occuper des moutons et lorsque nous sommes rentrés chez nous, fatigués, il y avait des gens à l’intérieur de notre maison !

Ils buvaient notre café, assis dans notre salon, devant notre salamandre.

« On a pensé que la porte devait être ouverte » ont-ils dit. Bien sûr, c’était ouvert, mais on n’entre pas chez quelqu’un comme ça, pour préparer le café, s’asseoir dans le salon et préparer le feu !

Et bien d’autres choses comme ça se sont reproduites.

Un jour, un catamaran jeta l’ancre dans la baie et une soixantaine de personnes sont descendues. Ils ont traversé l’estancia avant de monter dans le bus et de repartir.

Le jour suivant, même chose.

Puis ma mère dit : « Non, non, non, ce n’est pas possible ! » Elle est donc allée parler aux agences.

Le salon de thé que l’on peut voir aujourd’hui, c’était auparavant l’endroit où l’on faisait sécher et où l’on stockait le bois de chauffage. Nous l’avons rénové pour le transformer en salon de thé.

Nous avons commencé, mon père, ma mère et moi, à faire des visites guidées à chaque fois que quelqu’un passait par là. Sept visites guidées par jour, quelque chose comme ça. C’était épuisant ! Alors nous avons décidé de faire appel aux enfants d’amis et nous leur versions un pourcentage de ce qui était vendu. Et c’est ainsi que l’on s’est développé jusqu’à aujourd’hui, où nous sommes bien plus nombreux.

Et tu as des enfants ici ?

En ce moment, j’ai un fils qui est sur le point de terminer la faculté, il lui reste son mémoire. Il est resté ici quelque temps, parce que mon mari et moi n’avons pas pris de vacances depuis 2008 et nous sommes très fatigués. Je lui ai donc demandé de rester en mai pour que nous puissions partir en vacances. Il travaille avec nous depuis un moment.

Et l’idée c’est qu’il continue ici après ou … ?

J’ai trois enfants. Chacun d’entre eux, à un moment donné de sa vie, s’est dit qu’il aimerait continuer ici.

Pour être honnête, je ne sais pas qui va poursuivre, parce qu’il y a, bien sûr, d’autres propriétaires. Mais, de cette génération, ce sont les seuls qui sont venus et qui ont démontré un réel intérêt à travailler dans l’Estancia.

Par exemple, mon fils qui étudie à Buenos Aires a installé des panneaux solaires et maintenant, le musée de l’Estancia fonctionne uniquement à la lumière solaire grâce à lui. Il a également installé des caméras de surveillance et les réseaux internet et intranet qu’il contrôle depuis Buenos Aires.

Ma fille étudie la gestion d’entreprise et elle prend aussi des cours de pâtisserie, parce que l’année dernière elle m’a donné un coup de main en pâtisserie et ça lui a plu.

Mais personne n’a dit officiellement « je vais m’en occuper » pour le moment !

Et d’où viennent tes ancêtres ?

Thomas Bridges était orphelin. Il a été trouvé sous un pont à Bristol, au Royaume-Uni. Il ne parlait pas anglais.

Ma mère, je ne sais pas par quelle déduction, pense que peut-être il était français, mais nous ne savons pas car il était tout petit quand il a été trouvé.

Nous savons qu’il était catholique car il avait une médaille catholique autour du cou et que la lettre « T » était brodée, d’où son prénom « Thomas ». Et « Bridges » parce qu’on l’a trouvé sous un pont. Sa femme était anglaise. Mais quand il s’est finalement rendu à Buenos Aires pour demander des terres, il fut nationalisé argentin. Et tous ses enfants sont nés ici en Argentine.

Et tu parles anglais couramment ?

Oui, c’est une tradition familiale et ma mère était américaine. Ma mère travaillait comme enseignante au Vénézuela. La compagnie pour laquelle elle travaillait lui a offert un billet d’avion, soit pour retourner aux États-Unis, soit pour découvrir un autre pays en Amérique du Sud.

C’est alors qu’avec son amie et collègue, elles se sont dit : «Et bien, allons en Argentine ! ».

Elles sont arrivées à Bariloche, dans le Nord de la Patagonie et son amie est tombée malade. Alors ma mère est partie à la recherche d’un livre à lire et le seul livre en anglais de la librairie de Bariloche était « The Uttermost Part of the Earth » (1948) de Lucas Bridges. Elle l’a acheté, est allée à l’hôtel, a commencé à le lire et a fini par dire à son amie : « Reste ici, je pars pour la Terre de Feu pour découvrir cette Estancia et je reviens ». Mais finalement elle n’est jamais revenue !

Enfin si, elle est retournée aux Etats-Unis, mon père y est allé aussi, ils se sont mariés là-bas et sont revenus.

Et dans le projet que vous avez maintenant d’accueillir des voyageurs, qu’est-ce qui te plait ? Pourquoi tu le fais ?

C’est le fait de discuter avec les gens. Par exemple, quand un catamaran vient avec 30 ou 40 personnes, elles passent très peu de temps sur place, déjeunent, font l’excursion et repartent. Beaucoup ne savent même pas où ils vont ni où ils sont.

Beaucoup de gens se trompent, surtout le touriste argentin qui se dit « Ah, une Estancia ! » (l’Estancia d’Haberton est un monument historique national) et ils pensent qu’ils vont tomber sur une de ces Estancias de la province de Buenos Aires. Un méga château ! Et bien ce n’est pas le cas puisque l’Estancia Harberton a été construite par des missionnaires. Et nous sommes restés des gens très simples. Tu as vu ma maison, nous sommes simples, nous sommes très simples.

Lorsque quelqu’un vient pour quelques nuits, je lui envoie d’abord une lettre en lui expliquant où il s’apprête à mettre les pieds. Et s’il cherche un jacuzzi, une télévision avec de nombreuses chaînes et bien…qu’il aille au Sheraton !

En une phrase, qu’est-ce que je devrais dire de l’Estancia Harberton à mes voyageurs ?

Que cette Estancia incarne l’histoire profonde de la Terre de Feu. Elle a été à l’initiative de beaucoup de choses.

Première trace de l’agriculture en Terre de Feu (le potager, qui existe toujours dans l’Estancia aujourd’hui).

La maison date de 1886 et nous y vivons encore aujourd’hui. Le mariage entre mes arrière-grands-parents a été le premier mariage entre blancs en Terre de Feu…Donc l’histoire et la nature évidemment !

 

Chloé et Arthur avec Silvana, leur partenaire privilégiée à Ushuaïa, qui les a gentiment menés jusqu’à l’Estancia d’Abi ce jour-là, puis jusqu’au port pour le départ de la croisière au Cap Horn.

Pour séjourner chez Abi, contactez-nous en cliquant ici ! 😀

 

 

 

 

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